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Éveil

Ghislaine ne peut retenir un hurlement. Les petits yeux aux pupilles noires verticales la terrorisent. Bien sur la bestiole n'est pas énorme, un mètre soixante, quatre-vingt peut-être, de plus elle ne bouge pas, il n'y a que cette langue fourchue qui sorte et rentre dans la gueule à une vitesse incroyable. Bien que fille d'Ève Gigi laisse tomber la Granny Smith qu'elle s'apprêtait à croquer, les serpents, elle déteste. Que les couleurs des écailles se marient merveilleusement au skaï © du canapé ne l'intéresse absolument pas, elle crie. Marcel, en slip et marcel à trou-trou, le visage bombé de mousse et rasoir à la main se précipite tel un chevalier blanc au secours de sa belle.
- Nom de Dieu de bordel de merde ! Qu'est-ce que c'est qu'ça !
- C'est Bobo, dit Paterne sortant précipitamment de sa chambre.
- Bobo ?
- Ben oui, mon boa. Vous avez pas voulu d'python, alors j'ai pris un boa.
- Un bo ... boa ?
- Ben oui !
Il glisse ses mains sous l'animal et l'emporte sous le regard de Célou, demeuré immobile, le rasoir inutilement levé. Un boa ! Un boa ! Répète-t-il. Gigi s'est tue, un peu pâle, elle contemple le rat blanc aux yeux rouges attaché par une patte à un pied du buffet. Il semble s'être calmé depuis que le serpent n'est plus là.

Marcel, en bon père de famille, soucieux de son autorité, décide qu'il convient de définir des règles que Paterne doit observer. Ni le boa, ni l'iguane qu'il a trouvé dans la salle de bain ne doivent sortir de sa chambre. Les rats servant de nourriture ne pourront plus être étouffés par le constrictor quand Maman est à la maison. Papa en a assez des crises de tétanies que les cris d'agonie des rongeurs lui provoquent. Interdiction formelle de conserver les gros vers et les chenilles destinés au lézard sur la deuxième étagère du réfrigérateur, il faudra les mettre dans le bac à légumes, tout en bas. Enfin, il exige de savoir avec quel argent son fils a pu acheter ses nouveaux amis. Paterne sent confusément que ses animaux ne sont pas très appréciés de ses parents. Il ne croit pas que révéler la nature de son petit commerce peut aider à une meilleure compréhension, aussi décide-t-il de travestir un peu la vérité : il vend des copies de ses devoirs à des copains contre rémunération, il en vend beaucoup et cher. Un bon père ne peut décemment décourager l'esprit d'entreprise de sa progéniture. Qui sait si ce garçon n'est pas destiné à une école de commerce, voire à H.E.C. ? Il est convenu que Paterne n'acceptera pas les chèques, de façon à ne pas éveiller les soupçons du fisc. Un redressement fiscal à quatorze ans fait toujours mauvais effet. Le code familial étant parfaitement défini, il ne lui reste qu'à reprendre le travail.

Depuis quelques mois Paterne est devenu spécialiste en extraction de comédons et éclatement de boutons d'acné. Ghislaine ne cesse de se plaindre des projections de pus sur les glaces de l'armoire de toilette qu'il ne nettoie pas. Le corps de l'adolescent se transforme peu à peu, des poils follets fleurissent ça et là, les membres s'allongent, la voix devient plus rauque.
Les séances de masturbations deviennent nombreuses chaque jour. Auparavant, il ne s'agissait que de menus plaisirs, uniquement centrés sur le soulagement d'une tension mécanique. Maintenant les érections sont dues à la vue des vidéos qu'il télécharge en permanence pour en imprimer les photos au kilomètre. Jamais les images des seins ou des vulves offertes des filles n'avaient provoqué cet état. Patounet a désormais les mêmes désirs que ses clients, jouir, mais plus tout seul. Il rêve de mains sur son sexe, même une seule main suffirait, de langue friponne, de bouche avaleuse et de vagin serré. Ne plus être puceau, voici le nouveau but à atteindre. Tout ce qu'il entreprend lui réussit quand il suit un plan mûrement réfléchi, il en prévoit un. Un bon.
Tout est consigné dans son logiciel de gestion de projet, nom du fichier : " Objectif baise". Soixante quinze euros sont affectés à l'opération pour acheter de la documentation et le matériel nécessaire. Après une recherche sur le site Internet de la FLAC, il résulte que "Comment draguer quand on est acnéique" serait l'ouvrage le plus adapté à son cas, l'auteur ne conseillant pas uniquement de faire le siège des plus grosses ou des plus laides, mais de s'intéresser tout autant à celles qui pratiquent le violon ou les dernières de la classe. Ces techniques très élaborées méritent les dix huit euros trente cinq que coûte le livre. Le mercredi suivant, il effectue l'achat en espérant qu'il ne s'agit pas d'un investissement à fonds perdus. A la pharmacie il investit dans un tube de Clairvisage peau grasse et un coupe-ongles porte-clefs chromé ultra perfectionné qui, non seulement coupe, nettoie, lime, mais comporte un cure-oreille. La seule chose que ne fait pas cet outil merveilleux, c'est la vaisselle.
En rubrique "préparation générale", où se consignent tous les éléments auxquels il convient de prêter attention, il inscrit :
- Lire le manuel.
- Prendre des notes pour enrichir les différentes étapes.
- Dresser la liste des cibles potentielles.
- Etablir des fiches de test.
- Créer une approche marketing pour chaque cible.
- Etablir le planning des actions.
- Penser à reprendre des notes.
- Passer à l'action.
- Analyser les causes des échecs (s'il y en a).
- Analyser les causes des réussites.

Ses cheveux sont mi-longs vaguement châtains, coupe au carré. Ce sera la première cible. Elle a coincé deux petits morceaux de coton sous les tampons de ses lunettes pour soulager le furoncle douloureux qui fleurit juste en haut de son nez. Les yeux bleus sont assez jolis, surtout le droit. Les épaules étroites contrastent avec la largeur des hanches et les fesses trop grosses. Marcel dirait qu'elle à un cul à deux places et que c'est mieux que pas de cul du tout. Les seins proéminent furieusement. A vue d'½il Paterne estime un cent, bonnets E, D au minimum. Qu'importe, c'est énorme. Très supérieur à la capacité de ses mains, et cela le fait rêver. Il regarde souvent la vidéo d'une fille de ce genre, prise en levrette par un colosse plus Sénégalais que Breton armé d'un engin de presque trente centimètres. Les seins lourds ballottent entre les bras appuyés, l'excitation totale. Le garçon prévoit ce qu'il faudra faire pour que la poitrine flotte, les coups de reins devront être violents, il doit bien peser une douzaine de kilos de moins que l'adolescente. Sans compter que la taille de son pénis atteint à peine la moitié de celui du Noir. Penser à tout, être très technique, rester calme. Il faudra qu'il cherche l'adresse d'une bonne clinique spécialisée en allongement de muscle et gonflage des testicules. Plus tard. Quand il aura une bonne mutuelle, la sécu rembourse si mal le déboursé en matière de bourses.
Pour l'instant, elle s'appelle Océane, dissimule ses senteurs marines sous des flots de parfum Impulsive, celui qui fait qu'un nain connu fleuriste vous viole dans l'ascenseur, elle rate sa moyenne de 2,96 points et joue du sousbassophone dans la fanfare de la commune. Elle a essayé le violon, mais l'épaule est trop petite. En revanche, le sousbassophone présente cet avantage pour elle que les spires du cuivre reposent sur ses hanches, rendant la bandoulière inutile. Elle est contrainte de passer un sein après l'autre pour entrer dans l'instrument et en sortir, ce qui met en évidence ses avantages. Paterne a remarqué qu'elle n'était courtisée que par un seul garçon de la classe, Mouloud Ken Dubois le VietNamien. Enfin, VietNamien, il le dit bien que tous pensent qu'il est certainement Cambodgien et sans doute métissé de Japonais. Brandon le certifie, un ½il bridé vers le haut et l'autre vers le bas, c'est métisse Cambodgien et Japonais. Ce n'est pas l'avis de Benito Adolf, le fils de Monsieur Ben Messaoud qui distribue les tracts du Fond Nazional dans les boites à lettres. Il dit qu'il est simplement mal foutu, en plus, pas Français. Paterne juge que la concurrence ne sera pas trop sévère et qu'il a toutes les chances de séduire Océane.
Cela fait neuf jours que les renseignements sur la demoiselle sont dûment consignés, classés par priorité sur la fiche d'observations retransmise au PC. Patounet pense que l'adaptation du logiciel de gestion de projet, à l'origine très basique, à sa situation, lui a permis d'inventer la BAO, Baise Assistée par Ordinateur. Il en est à la fois le créateur et le Beta-testeur , le nouveau génie promis à la richesse.
Un message d'alerte clignote en rouge sur l'écran : toutes les conditions ne sont pas remplies. Manque l'odeur. Il doit acheter un parfum adapté à ce qu'il suppose des goûts de la jeune fille. Scolopendre devrait convenir, c'est brutal comme un coup de boule et en promotion chez Gigantesque, le supermarché qui étrangle les prix à mains nues. Le bidon de deux litres pour le prix d'un, voila un bon achat, surtout si l'on tient compte de l'excellente qualité du produit. La classe entière saura en moins d'une minute qu'il est présent sans même le voir. Tout est en ordre, l'ordinateur ne signale plus d'anomalies, il ne reste qu'à opérer sur le terrain.
Océane est surprise que Paterne lui propose de la retrouver seul à seul pendant la récréation. Elle a ce garçon en horreur, trop laid, trop intelligent, trop tout ce qu'elle déteste. Son idéal masculin est Kurt Cobain, qu'il se soit suicidé n'a pas d'importance. Chaque soir elle se déshabille devant ses photos, une main agaçant le bas de son ventre, l'autre caressant une image du chanteur découpée dans Rock and Folk. Ce qui hante sa vie, c'est de décider si elle le rejoindra dans la mort avant ou après le Brevet des Collèges. Son testament est déjà rédigé sur un papier à lettre rose orné de jolies fleurs en guirlande. Elle souhaite que tous les poèmes dédiés à son idole soient posés sur son c½ur, ses compacts-disques de Nirvana serrés entre ses mains retenues par un ruban de soie noire. Les photos du groupe et du chanteur devront être brûlées pendant que son cercueil sera recouvert de terre. Sur la pierre tombale sera gravé "J'arrive mon amour". Sa petite s½ur héritera de son sousbassophone. Poison ou pendaison, ce n'est pas encore décidé.

- Tu sais Océane, j'pense beaucoup à toi. Tu veux un choco fraise ? Ouais c'est bon. Non, pas bio, bon. Ouais, j'te trouve vraiment super top comme fille. J'aimerais bien te connaître plus. Ouais, vrai, j't'assure, j'te kiffe un max. Tu veux qu'on va au parc cet aprèm ?
Y m'fait quoi ce con ? pense Océane. Elle rit pour se donner le temps de réfléchir. Elle glousse encore, vingt secondes c'était trop court pour préparer une réponse.
- Ah ouais ?
- Ben ouais.
- Ben non. J'veux pas t'vexer mais je suis amoureuse, même que j'suis veuve. Celui que j'aime, il est mort.
- Attends, c'est pas possible, t'as quatorze ans, tu peux pas être veuve !
- Si, dans ma tête. Kurt y m'aurait aimée si j'l'aurais connu.
- Kurt ?
- Cobain ...
- Attends, il s'tapait qu'des salopes.
- Même pas vrai !
- Demain j't'amène la liste. Tiens j'te propose un deal, tu fais la pouffe avec moi, on baise comme des malades, là tu serais la gonzesse qu'il aurait aimée.
De mémoire de pion, jamais on avait entendu pareil claquement de baffe. La cour bruyante de cris est devenue silencieuse d'un coup. Paterne connaît un moment de gloire dont il se passerait. Assis sur le macadam, les lunettes tordues, il entend les hurlements hystériques d'Océane. Elle ne veut pas être une pouffiasse, elle veut se garder pure pour son amour, son sentiment est profond, éternel, elle veut qu'on le sache. Paterne le sait maintenant, le comprend, lui dit que c'est beau un amour comme ça, qu'elle peut se taire, qu'il lui donnera des photos inédites de Kurt, que c'est mieux si elle se tait. Gratuites les photos, plein de photos, encore plus si elle arrête de crier.

Inutile de se voiler la face, la tentative n'est pas un succès complet. L'hypothèse de la gifle n'a pas été prise en compte. Défaut d'analyse qui n'est pas sans conséquences. Visuelles entre autres, ses lunettes sont détruites.. Par chance, il y a six mois, l'opticien a fourni deux paires pour le pris d'une comme ils le font tous. Par malchance, c'est Ghislaine qui a choisi la deuxième, plastique orange fluo et ailes de Batman noires au-dessus des verres bleus. Maman a pensé que cela faisait "jeune et marrant". Il faudra inventer une posture particulière pour justifier la monture. Facile pour un bon déconneur ou Elton John. Moins pour Paterne. Lui fera dans la provoc, les acceptions sont suffisamment nombreuses et galvaudées pour qu'une majorité considère cette attitude comme normale à son âge. Il reste cependant un enseignement de cette expérience : malgré une étude poussée du segment de marché, un certain nombre de facteurs ne sont pas entièrement maîtrisables. Les cibles peuvent avoir des réactions imprévisibles ou des parts d'inconnu demeurent et faussent les données marketing. Peut-être sont-elles nombreuses à avoir des sentiments, ce qui compliquerait fortement les choses ... mais un sentiment n'est-il pas l'expression d'un besoin ? La réussite n'appartient-elle pas à ceux qui savent le satisfaire ?
Visite au dictionnaire. Sentiment. Manière de penser, d'apprécier, il connaît. Penchant bon ou mauvais, c'est idiot, on ne réagit que pour s'adapter en fonction de ses intérêts et de la manière la plus rationnelle possible. Affection, tendresse. Le piège était là, les sentiments sont des failles dans l'esprit humain, ce qui provoque des comportements irrationnels. Archaïsmes nés au coeur du cerveau reptilien, Paterne en est certain. Il n'a pas ces faiblesses, juste une douce émotion au contact de sa mygale ou de son serpent. L'iguane est trop câlin.

"Objectif baise" devient une opération lourde. Avec toute la documentation sur les sentiments, comment les dominer, les utiliser, le budget papier/encre d'impression explose, le planning aussi. La charge de travail relève du stakhanovisme, rester en tête de classe, approvisionner ses clients pour maintenir le fonds de roulement devient épuisant. L'appel de la chair est devenu obsédant, le désir s'accroît quand l'effet se recule comme l'écrivit le dramaturge. Les séances de masturbations sont nombreuses chaque jour. Le garçon découvre la loi de Murphy sans le savoir, l'implacable loi de l'emmerdement maximum. Tout dysfonctionnement en provoque un ou plusieurs autres qui eux-mêmes en génèrent à leur tour, jusqu'à la destruction de l'entreprise. Maillon faible ou effet papillon en chaîne. Paterne décide de reprendre les choses en mains en leur faisant lâcher ce qu'elles secouent trop souvent. Si le risque tient au fait que la cible peut accepter de céder à ses avances en fonction de paramètres sentimentaux, donc irrationnels, il suffit d'éliminer le risque : la possibilité de refuser. C'est simple, clair, évident.

# Posté le vendredi 27 janvier 2006 06:08

Modifié le vendredi 27 janvier 2006 15:14

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