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Adolescence

Depuis qu'il sait lire Paterne déteste ses parents. Qu'est-ce qui a pu faire que ces imbéciles lui donnent ce prénom ridicule. Paterne Aurélien Maurice Lenoble, authentique roturier. Aucun homme connu dans l'histoire ne s'appelle Paterne Machin, Truc ou Bidule. Ce fut un drame de savoir que c'était également un adjectif : d'une bonhomie doucereuse. Autant dire couille molle. Bien que n'ayant pas les biceps de certains garçons de sa classe, il sent en lui une puissance servie par une réussite scolaire remarquable. Cette force est dans son cerveau, il compte l'utiliser dès qu'il en aura l'occasion. Quelques années suffiront, il le sait, son destin le veut et ses rêves aussi. Malgré ses treize ans, nul ne doute que son parcours sera sans faute, qu'il fera partie de l'élite. Ses camarades traînent un peu à la sortie des cours, les commentaires bruyants sur le dernier match de foot sont la soupape de la physique ou des maths et les jeunettes gloussent en regardant les garçons de biais. Rien de cela ne l'intéresse, lui rentre seul sans s'attarder, il n'a rien à partager, son monde ne peut être que loin des préoccupations vulgaires : le foot est vulgaire, les filles sont vulgaires, ses parents sont vulgaires, tout baigne dans la vulgarité. Le souci constant est de garder ses distances sans qu'un costaud ressente son mépris. Avoir l'air un peu idiot, c'est le lot de tous les premiers de la classe qui ne veulent pas d'ennuis, c'est une des lois du collège, savoir passer entre les gouttes. Les durs à têtes vides se vengent par avance des humiliations futures.

Marcel et Ghislaine sont fiers de leur fils unique. 18 sur 20 dans presque toutes les matières ! Ils ont bien ½uvré pour la France, ce beau pays riche d'une si belle civilisation dont ils sont les dignes héritiers. La France ! Pays du vin, de Victor Hugo, de Star Académie, des concours de pets aux banquets de communions. Papa adore ces joutes et n'oublie pas de rappeler que les pets puent pour que les sourds en profitent. Ils sont parfaitement heureux bien que les voisins de palier soient trop bronzés à leur goût. Marcel Lenoble affirme sa modernité en ne disant plus les bougnoules d'en face, mais les immigrés. C'est le fruit de son dernier stage "Passeport Management" qui lui a permis de devenir sous-chef du Service Expéditions, avec de bons espoirs de finir chef avant la retraite. Marcel apprécie ces formations qui complètent son Certificat d'Études et le CAP d'employé de bureau qu'il obtint vaillamment à la deuxième tentative. L'instruction est importante, la pratique est un sommet à conquérir, il aime les défis. La vie sourit à cet homme, un plan de carrière enviable, une Golf GTI presque entièrement payée, un home cinéma en promo de chez Conso et une épouse qui s'habille mini et porte-jarretelles sans qu'il ait à le demander.
Ghislaine tient d'une main de fer le rayon "Bijouterie Fantaisie" des Maxi Galeries. Les habitués du magasin savent quand elle est présente, son parfum étant le seul a masquer les effluves de la charcuterie à la découpe. C'est une vendeuse que les clients apprécient. Monsieur Jean-Paul ne manque jamais une occasion de lui demander de venir dans son bureau pour la féliciter de l'excellente présentation de ses vitrines et le choix de ses vêtements. Afin de le remercier de ces délicates attentions, elle lui pratique souvent une gentille fellation mais sans avaler le sperme pour ne pas tromper Marcel. Ghislaine a des principes et sait s'y tenir, la fidélité en est un. Il en est un autre qui consiste à provoquer le désir des hommes sans passer à l'acte. Elle aime les regards qui cherchent le haut de ses cuisses quand elle s'assied dans le RER. Une jalouse l'avait apostrophée un matin dans les vestiaires dont elle avait oublié de fermer la porte :
- Tu trouves pas qu't'allumes un peu trop la blondasse ?
- Ta gueule vieille morue. J't'emmerde !
La réplique avait dépassé sa pensée. Sa collègue n'a que deux ans de plus qu'elle ! Mais que faire maintenant, les dialogues avec cette femme sont devenus difficiles. De plus, Monsieur Jean-Paul la félicite longuement elle aussi, et Ghislaine ne sait pas si cette garce trompe son mari.

Paterne n'a jamais aimé les vagues embrassades de sa mère. Les joues enduites de fond de teint graissent ses lunettes. Il estime à une heure par semaine le temps de nettoyage, l'eau consommée à quarante trois litres, le liquide pour la vaisselle est tenu pour négligeable. Ce produit possède une grande efficacité, le maquillage ne résiste pas, il suffit de frotter et d'essuyer avec un coin de torchon. Hormis cet inconvénient gênant, Ghislaine est supportable. Elle repasse les jeans sans faire le pli UMP qui ridiculise le fils du pharmacien, déballe les plats congelés avant de les mettre dans le micro-ondes, ce qui évite de se brûler après et surtout elle ne raconte pas sa journée de travail en rentrant. Enfin, pas souvent. Grand intérêt de plus, elle a renoncé à entrer dans sa chambre. La mygale dans sa cage de verre ne l'aime pas, elle le sait. Sans doute à cause de cette légère réticence à lui donner les cafards vivants dont la bête raffole. Les rallonges électriques rampantes, les slips déshonorés au sol, la langue d'Einstein démesurée au mur face à Marilyn Manson et l'odeur redoutable des draps fripés l'ont définitivement convaincue que cet enfant doit avoir un univers personnel que nul n'a le droit de violer. C'est son territoire.
Marcel également ne franchit plus cette porte. Il s'était trouvé gêné de surprendre son fils en train de réviser un cours de SVT sur la reproduction humaine. Paterne déposait le fruit de ses travaux pratiques sur un mouchoir. Le bon père de famille n'avait pas su comment réagir. Fallait-il lui conseiller de travailler aussi la géographie ou plutôt l'orthographe ? Avant ou après ? A la place ? Il avait simplement refermé sans rien dire, fier que Pat obtienne de bons résultats. Depuis il appelait Patounet depuis le couloir de l'appartement.

L'adolescent aménage sa tanière au gré de ses nombreuses découvertes. Son goût de la science tous azimuts l'amène à lire tout ce qui est à sa portée, au grand désespoir de son père qui dévore France Football toutes les semaines. Lui n'a aucun intérêt pour ce magazine. Comment peut-on ignorer l'importance du ballon rond pour la civilisation ? Qu'a-t-il pu faire au ciel pour mériter cela ? Bonnes notes d'accord, mais quand même ! Qui a remporté la coupe en 98 ? Et Zidane ? Bien sûr il est Arabe mais lui, il n'est pas pareil que les autres, il marque ! Mieux que Platini, ce Rital qui a trouvé le moyen de rater un penalty en coupe d'Europe.
Paterne a connu des passions diverses, pour les araignées, les serpents, les rats blancs et quelques autres. Il n'en reste que sa mygale, ses parents n'ayant jamais accepté de lui offrir ce merveilleux python réticulé vu dans une boutique du quai de la Mégisserie, au bête prétexte qu'il faudrait aussi élever des souris pour le nourrir. Le dépit fut grand. Il reverrait toujours les yeux tendres du reptile et l'appel muet à une affection réciproque auquel il n'avait pu répondre brûle encore son âme. L'état d'enfant est un sort cruel, on ne peut décider de rien, les adultes vous briment sans vergogne. Paterne a compris que la résistance est vaine. Il faut attendre, être patient, se taire dès qu'ils refusent une demande. Il a pour lui son intelligence, ils ne sont qu'eux-mêmes et de plus ne connaissent rien au rock gothique.
La dernière passion du garçon est son ordinateur. D'une machine juste performante, cadeau de sa grand-mère Raymonde-Agathe, il a fait un monstre de puissance. Barrettes de mémoires additionnelles, processeur double c½ur, carte son d'enfer, ses économies en ont fondu de moitié. Pas important, ce qui compte, c'est qu'il soit au plus haut niveau de technique. Savoir ne se satisfaire que du meilleur. Le petit c½ur bat à la vue de l'écran plat et de l'imprimante "qualité photo" qui fait aussi fonction de photocopieuse. Le très léger bruit du ventilateur est une musique. Le PC est comme un chat ronronnant, il aime son maître, attendant patiemment son retour du collège, la caresse de ses doigts graciles sur le clavier. Jamais il n'a "planté" ce qui est une preuve d'amour.
Paterne en garçon rigoureux s'est imposé des règles. Le matin, vingt pompes avant de passer dans la salle de bain où il fait couler l'eau de la douche sans y entrer, juste le bruit pour faire illusion, petit déjeuner copieux, goûter en rentrant à la maison, devoirs jusqu'au dernier, qu'il n'y en ait jamais restant à faire. Ensuite, l'univers informatique peut ouvrir ses portes, il y entre en prince flamboyant et magicien. Il rêve. Il est libre.
Pendant quelques semaines les jeux de plates-formes l'ont intéressé mais il est parvenu très rapidement au plus haut niveau et se joue facilement de tous les pièges. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Il faut autre chose, du défi, du neuf, de l'inattendu. Internet, voilà la solution ! Une ouverture sans limite sur le monde, des espaces infinis, des océans de découvertes, devenir un conquistador cybernétique. Ses parents n'ont pas accepté de lui payer un abonnement, ayant décidé d'équiper la Golf de pneus "taille basse" et de changer de Ray Ban, mais il pense avoir trouvé le moyen de les convaincre. Depuis des mois, la boite à lettres est submergée de prospectus vantant les qualités de la Vo-IP. Merveille de la technologie : le téléphone et Internet pour moins cher que le simple abonnement à France Télécom, et des chaînes de télévision comme s'il en pleuvait, avec du foot ! Sans compter le côté high-tech, ultra moderne, bref la classe, être les premiers de l'escalier B de l'immeuble HLM "Les pervenches" à vivre pleinement dans le XXI ème siècle.

Tout est pour le mieux, Paterne n'en attendait pas tant. ADSL très haut débit 20 mégas, Ghislaine et Marcel ne comprenaient pas vraiment ce que cela recouvrait, mais le gentil jeune homme qui était venu les voir à domicile leur avait expliqué qu'en dessous des 20 mégas, les amis se moquent de vous dès que avez le dos tourné. Ils ne le voulaient pas, ce qui plut à leur fils et arrangea les affaires du VRP payé à la commission. Le bonheur et l'honneur d'une famille tiennent parfois à une dépense de quatorze euros quatre vingt dix neuf. Gigi et Celou n'avaient pas pris l'option "TV Culture et Philo" qui aggravait la facture mensuelle de deux euros vingt sept centimes.

Paterne parcourt le monde virtuellement. Il est partout, en Chine, aux Amériques, en Australie, il se gave d'images, engrange des connaissances. Paysages fabuleux, animaux, sciences, tout est à lui. Il maîtrise les moyens de savoir et celui qui sait règne.

Lors du conseil de classe, les professeurs ne peuvent que constater ses résultats excellents. Cependant, ils découvrent en étudiant son cas qu'aucun parmi eux n'a de sympathie pour lui. Cet enfant est toujours silencieux, il ne manifeste jamais ses sentiments. Lisse. C'est le mot qui leur vient à l'esprit. Il glisse sur tout, absent malgré un regard perforant. Les enseignants le perçoivent comme un être froid, un self contrôle anormal à cet âge. Il a quelques fois été surpris à glisser des réponses à des camarades, cependant tous s'accordent à dire qu'il doit y trouver un intérêt puisqu'il n'a pas d'amis. On lui accorde les félicitations en lui conseillant une meilleure participation à la vie de classe. Monsieur Canut, le professeur d'éducation physique annonce qu'après les vacances, il l'incorporera dans l'équipe de foot "cadets" d'office bien qu'il n'ait pas le niveau. Il pense que c'est un très bon outil de socialisation. Quand on est tous à poil sous la douche, on devient copains et on accepte aussi les copines carrossée par Pinin Farina, ajoute-t-il finaud en regardant Madame Lambert, la conseillère principale d'éducation qui ressemble à Sophie Marceau. Le brave homme, ancien scout, pense qu'il faut donner une chance à tous sans se préoccuper des apparences et ne se méfier que des femmes qui ont des appâts rances. Monsieur Canut est plein d'humour. Le pot de fin de trimestre terminé, chacun rentre chez soi. En montant dans sa voiture, Martine Lambert pense que si elle n'était pas homosexuelle, elle se serait bien offert ce grand con de Canut. Con mais musclé. Le genre d'homme dont on dit qu'il a une tumeur au cerveau quand il a un bouton sur le gland. Pas grave, Sylvie doit l'attendre pour une dînette bio, Evian, Weightwatchers en amoureuses. Elle démarre, un clou de la petite culotte de cuir imposée par sa maîtresse la pique un peu.

Paterne constate que la loi de Moore est toujours d'actualité. Le matériel informatique double ses possibilités tous les dix-huit mois. Les logiciels deviennent de plus en plus gourmands en ressources, son matériel doit suivre. La base de données qu'il a mise en place au prix de centaines d'heures de travail, de samedis, de dimanches, stocke tant d'images, de vidéos et de musiques piratées que son disque dur rame ! Karl Lewis au 100 mètres avec une tonne sur le dos ! Un 120 gigas saturé ! Il a consommé ses derniers euros dans l'achat de compacts-disques et a gravé tant et plus, mais il télécharge encore et encore, rien ne doit se perdre. "C'est pas sorcier", "Des racines et des ailes" , tout ce qui apporte du savoir est enregistré.
Gigi et Célou ont refusé de lui acheter un deuxième disque dur, malgré les ruses et les suppliques, rien n'y a fait. Paterne a décidé qu'il trouvera lui-même la somme nécessaire.

Pendant la récréation il s'est aperçu que certains garçons s'isolaient en formation serrée, genre "tortue" des légions romaines. Les rires et les exclamations démontrant un secret des plus attrayants, il s'était inséré dans le groupe. Il s'agissait d'un petit négoce de photos pornographiques découpées dans des revues. Deux garçons annonçaient les tarifs : cinquante centimes la femme à poil; soixante dix pour les cuisses ouvertes; un euro la pénétration; un euro vingt la pipe ou la sodomie et un euro cinquante pour la pipe avec éjaculation dans la bouche. Chaque jour une trentaine d'euros changeaient de mains, aussitôt réinvestis en hachich. L'illumination !
Guillaume Barrière, le fameux informaticien sans talent, a fait fortune en utilisant à son profit les créations d'autrui. Paterne connaît parfaitement son parcours et ne rêve que d'en faire un semblable, homme le plus riche du monde étant une situation qui présente quelques avantages. Il fera commerce d'images captées sur Internet. L'imprimante fonctionnera à plein régime, elle deviendra sa planche à billets. L'étude de marché sitôt bouclée, il met au point l'approche marketing, calcule le besoin de fond de roulement et prévoit la marge. En jouant sur la qualité d'impression et la taille des photos, il prévoit un bénéfice de 27,08 %, cartouches d'encre et amortissement du matériel compris. Le plan est simple : casser les prix du marché tout en augmentant la demande. Il faut pour cela proposer du super excitant, du neuf. Son produit sera complet : des planches-contacts créées à partir de vidéos pompées sur le Net. Des romans-photos sur une seule page 21 x 29,7. Mettre la branlette à la portée de toutes les bourses ! Voila son credo. Il n'est pas peu fier du slogan.
Les petits commerçants tentent de résister au rouleau compresseur de la modernité, quelques horions tombent sur le nez de Paterne, mais la chiourme enseignante veille. Trois jours d'exclusion du collège les contraignent à une reconversion dans le racket, moins lucratif et plus risqué. Que faire, il faut bien fumer ! Le vingt et unième siècle est placé sous le sceau de l'adaptation permanente.

En cinq semaines d'activité Paterne achète son deuxième disque dur et constitue un stock de cartouches d'encre en prévision d'une demande accrue et soudaine du marché. Le flux tendu présente l'avantage de préserver les liquidités, il est un handicap dans le cas où une concurrence très réactive surgit.

# Posté le vendredi 27 janvier 2006 05:57

Modifié le samedi 28 janvier 2006 06:17

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