La spirale infernale
Ghislaine s'inquiète. Paterne avale la paella de chez Mipard Surgelés sans regarder les publicités télévisées et maintenant il délaisse les yaourts maigreur à l'ersatz de sucre qu'elle aime tant pour retourner s'enfermer dans sa chambre. Ce n'est pas normal, aucun compliment sur sa manière de réchauffer au micro-onde le merveilleux plat d'origine Espagnole. Aucun intérêt pour les trente six yaourts au prix de trente quatre avec les morceaux de gélatine parfumée aux arômes extraits de vrais fruits exotiques alors que Marcel est en train de finir son troisième avec une longue coquille de moule à laquele adhère encore des grains de riz. Non, Paterne n'est pas comme d'habitude.
- Dis Celou, tu ne trouves pas que Patounet est bizarre depuis quelques jours ?
- Ah ouais ? Pourquoi ?
- Y mange presque pas, y regarde plus les Guignols et on le voit plus !
- Ah ouais, maintenant que tu l'dis, c'est vrai. Ça fait trois jours qu'il se pointe avec la Gazette de Fontenay aux Roses, l'Echo de Bagneux, Châtillon Matin, les Nouvelles de Sceaux et le Transigeant de Bourg la Reine. Jamais il n'avait acheté de journaux, juste Science et Vie ou Science et Avenir, des machins où qu'on parle même pas de foot ! Remarque, ça vaut mieux, quand on voit le classement de Fontenay ! Avant-dernier qu'ils sont !
- Peut-être qu'il a un devoir à faire en éducation civique ...
Paterne pendant ce temps épluche les journaux pour y trouver un écho de son exploit. En vain. Pas le moindre entrefilet, pas la moindre ligne. Bien qu'il n'ait pas violé Océane, une agression au couteau avec menace de mort, on devrait en parler. Tant qu'à être recherché par la police, il trouve inadmissible de pas connaître le quart d'heure de gloire annoncé par Andy Warrol. Tout doit-il se liguer contre lui éternellement ? Sous quelle mauvaise étoile a-t-il pu naître pour que sa puissante intelligence ne soit pas reconnue ? Les cris couinés de la souris blanche que Bobo le boa commence à étouffer ne lui attire aucun sourire, une vague mélancolie lui gâche le plaisir du spectacle. Irrité le garçon arpente sa chambre de long en large. Il faut qu'il soit enfin reconnu à sa juste valeur. En attendant, pour retrouver calme et lucidité, l'étude des nombres de Kaprekar est une relaxation pour l'esprit, la plénitude suprême étant de pouvoir établir la démonstration de l'Impasse ou du "495".
Coup d'½il à la montre, une fois de plus Donatien s'est plongé dans ses pensées en oubliant le temps. Germaine doit s'impatienter devant leurs assiettes posées sur la table pourtant, dès qu'il rentrera elle se précipitera pour lui donner le baiser fripon qu'ils échangent depuis leur mariage, voici trente cinq ans bientôt. Il imagine comme chaque jour qu'il lui dira que son haleine le gêne, surtout avant de passer à table et que le secours d'un gastrologue serait profitable, mais il sait aussi que le courage lui manquera. Peut-être aura-t-il un mot pour les collants de laine chinée de chez "Manchot" qu'elle se tricote le soir en regardant la télévision, cela ne l'excite plus depuis longtemps, surtout l'été. Tout change, dans la communauté hippie d'Ardèche, les bas pur Shetland qu'il ôtait pour découvrir la pilosité abondante de brune méditerranéenne sur les jambes de Germaine l'avaient fait rêver, jeune étudiant en droit. Maintenant il hésite à lui offrir l'ensemble épilateur Marinex chauffant la cire dont les photos ornent les couloirs du métro. Ce merveilleux appareil distribue les bandes automatiquement et une spatule est fournie gratuitement. C'est une question d'importance, acheter ou pas, qu'en pensera-t-elle ? Les mollets lisses éveilleront-ils en lui les mêmes désirs troubles ? Bajoyer se promet de prendre une décision définitive le lendemain, pour l'instant il faut rentrer à la maison.
Au moment de franchir la porte du poste après un vague "bonsoir" général, la voix de Fêtnat tonne :
- Agent de deuxième classe Pivolot au rapport ! Lieutenant, RAS dans la journée, nonobstant, subséquemment à l'affaire criminelle Boitard, quels sont vos ordres ?
- Dites-moi la Piv, vous avez fait un stage chez les gendarmes ? Ici c'est la Rousse, on emploie des mots dont on connaît le sens. Enfin, on essaie. Comment se fait-il que vous soyez encore là, vous n'étiez pas du matin ?
- Lieutenant, aux âmes bien nées, le service n'est jamais terminé. Puis il y a que mon minet ne s'intéresse qu'à mes nénés. Alors je préfère rester travailler en attendant qu'il s'intéresse à mon âme. Enfin ... aussi à mon âme, parce que s'il oubliait mes nénés ...
- Pivolot ! Gardez vos commentaires pour vous et foutez-moi le camp ! Demain briefing à neuf heures. Et une chose encore, c'est réglementaire la minijupe d'uniforme ou c'est vous qui l'avez raccourcie ?
- Ben j'sais pas si c'est réglementaire Chef, mais les ados ne nous jettent plus de pierres pendant les patrouilles, maintenant ils sifflent. C'est bien, non ? En plus on les repère mieux !
Ec½uré, Donatien n'insiste pas, il sort avec à l'esprit l'image abominable de la petite culotte rose à dentelle tranchant sur la peau dorée de Fêtnat fouillant un casier en bas de l'armoire à dossiers. Est-il possible que la jeunesse se sente plus attirée par les cuisses de la jeune Antillaise que par l'étude des mathématiques ? C'est inconcevable pour lui, mais si c'est vrai, le monde court à sa perte.
Le tendre baiser de bienvenue de Germaine et ses délicates attentions, le gratin de nouilles au gingembre, le Corbières tiré du cubitainer de cinq litres n'ont pas tiré Bajoyer de ses pensées, il est dans son affaire, l'énigme du 28 de la rue Lénine. Son épouse, en fine psychologue, sent la préoccupation de son mari, ce qui est logique, le vécu quotidien d'une conseillère pédagogique laisse une grande part au ressenti et à l'intuition.
- Alors mon Dodo, mon petit canari bleu, tu as des misères ? Raconte tout à ta Gégère, ça va te soulager. Tu veux un tilleul ? Après on se met dans le canapé et tu me dis.
Une tasse fumante en main, le policier relate à son épouse la rocambolesque agression, explique son incompréhension et sa crainte d'avoir sur sa zone de travail un dément qui repassera à l'acte jusqu'à ce qu'il réussisse son crime. Pourquoi l'individu a-t-il poussé un cri avant de fuir ? A l'évidence la gamine est nettement moins belle que son épouse adorée, mais de là à hurler comme une bête quand elle se déshabillait, c'est étonnant ! Il avoue avoir le pressentiment qu'il va se passer des choses très graves.
- Mon pauvre Dodo, faut pas te faire de mauvais sang. Si ça se trouve, c'est juste un plaisantin ton violeur. Il aura voulu faire peur à la môme. Et si c'était un jeune qui voulait seulement voir une fille nue ?
- C'est possible, mon lapin d'amour, mais mon intuition me dit qu'il ne s'en tiendra pas là.
- Chasse tes idées noires. Viens au lit et fais-moi un enfant.
- Mais Gégère, tu es ménopausée !
- Il n'est pas nécessaire de réussir pour persévérer.
Pendant ce temps, lassé des suites de nombres remarquables, Paterne décide que les journaux parleront de lui. Ses compétences scolaires sont reconnues, son talent de commerçant lui assure de bonnes rentrées financières, il convient à présent de manifester aux yeux de tous, son génie de stratège par le biais des médias. Alexandre, Jules César, Napoléon, voila les anciens dont il suivra les traces. Organisateurs, conquérants, ils ont connu le pouvoir et bien des siècles après leur mort, ils sont toujours présents dans l'inconscient collectif comme l'image type des grands hommes et les sujets de centaines de biographies. La France, l'Europe, le monde entier connaîtra son ½uvre. Son ½uvre, mais pas son nom, pas son visage, il sera le Jack l'éventreur du XXIéme siècle, le sublime inconnu connu. Peut-être est-ce mieux que les journaux l'aient ignoré, il définira lui-même le "Plan-com" qui s'imposera à ses ânes bâtés. Pas de faits divers, de l'Art mis en scène, donnée en partage aux hommes de ce temps et cela avec un soupçon d'action humanitaire. Joindre l'utile à la société tout en asseyant sa gloire, voila une méthode très efficace pour assurer une survivance dans la mémoire populaire. Déjà une idée lui trotte dans la tête : trucider la vieille au loulou de Poméranie qui attache son chien au piquet de fer près de la porte de la supérette Recordman. Il la croise souvent à la caisse et la femme sénile paie toujours ses achats en liquide sans chercher à dissimuler les billets de cinquante euros qui doivent constituer sa retraite des vieux. Toute chenue et les mains tremblantes, la marche difficile, elle n'est plus qu'un poids pour la société, une victime désignée pour la prochaine canicule. Elle sera parfaite en mémé assassinée. Le peuple aura son compte d'horreur, d'indignation, il y veillera. Découper le cadavre en morceau c'est bien mais pas neuf, il conviendra d'être plus créatif. Cette époque est celle de la banalisation générale, tout le monde fait comme tout le monde. Mêmes téléphones portables, mêmes vêtements, mêmes programmes de télévision, mêmes crimes sans intérêt, seule l'originalité caractérise les artistes et les génies ... et Paterne est un génie.
- Dodo amour ! Bouges un peu, ça fait cinq minutes que tu es immobile dans la place. Je me languis ! Vas-y, donne des coups de reins, prends-moi sauvagement, comme une bête, dis-moi des mots cochons.
- Excuse Chérie, je ne suis pas à ce que je fais. Tiens, t'aimes ça garce ? Eh bien, Dodo va t'en donner ... c'est bon hein ?
- Oh oui, oh oui !
Sept heures moins le quart, Ghislaine frappe à la porte de la chambre pour la troisième fois. Paterne sort enfin, son boa sur les épaules. C'est le moyen qu'il a trouvé pour échapper à la bise matinale avant d'avaler ses céréales au lait. Sa mère malgré la peur panique du serpent lui fait remarquer qu'il sent le vestiaire après match, qu'il doit prendre une douche, mettre de la pommade sur ses boutons d'acné et se dépêcher pour qu'elle puisse mettre son bol dans le lave-vaisselle. En attendant elle retourne devant la glace de l'entrée, fait bouffer ses cheveux, se soulève les seins, se retourne pour admirer ses fesses, refait bouffer ses cheveux en retroussant les lèvres pour vérifier sa denture. Marcel chante le dernier rap à la mode en se rasant dans la salle de bain, l'ado avale sa mixture chocolatée, le boa balance doucement sa tête, c'est un matin habituel de la famille Lenoble. Ça l'était jusqu'à ce qu'une souris affolée poursuivie par l'iguane vienne buter sur une chaussure de Gigi et entreprenne un grimpé salvateur sur son bas. Ce qui déchire l'espace peut s'appeler un cri. Déchirant, venu d'ailleurs.
Quand elle revient à elle, la pin up des Maxi Galeries aidée de Célou se relève, l'½il hagard, s'approche de Paterne et lui flanque sa deuxième gifle magistrale du mois. Maintenant, il sait qui sera sa deuxième victime.