Action
Elle marche mollement dans la rue en pente, la nuit est déjà tombée, décembre pèse sur le décor triste des immeubles. Dans les brumes hivernales, quelques rares passants se pressent pour acheter les nouilles et le pain du repas, chacun se hâte pour retrouver sa télé-réalité après la bise aux enfants. Si l'émission est à la hauteur de la bande annonce, Brandon quittera Gaétane et retrouvera Hakim au grenier, acceptant définitivement son homosexualité. Cependant rien n'est fait, Sue-Aline peut encore tout compromettre, c'est une vraie garce. Le froid vif gèle les trottoirs, c'est comme une mort qui s'étend sur la ville. La jeune fille ne ressent rien de cela, un pas lourd, un autre pas, lente mouvance dans un univers de léthargie, un ralenti sans film, l'existence ne veut pas d'elle et la repousse. Vit-elle vraiment, puisque Kurt est de l'autre coté ? Arrivée au porche, elle frotte son passe sur le lecteur électronique, le clic habituel. Une grosse ombre bleue tire la porte. Le casque de moto intégral à visière sombre cache le visage. D'un geste galant, l'être fantomatique fait signe d'entrer. Océane avance dans le hall vers l'ascenseur. Son lecteur MP3 lui déverse la voix du chanteur aimé dans les trompes d'Eustache sur fond de guitares hurlantes, elle tend le bras vers le bouton d'appel. Une main gantée lui saisit le poignet et tire brutalement. Le demi-tour est rapide mais les pieds ne suivent pas. Juste un début de salto sans patins, la sousbassophoniste se répand en vrille sur le carrelage froid, les écouteurs jaillissent des oreilles, le bonnet est de guingois, il s'en est fallu de peu qu'elle avale son chewing-gum. Le motard tient un couteau dont la lame reflète la lumière pâle d'une ampoule électrique sur les boites à lettres et l'avis annonçant qu'une entreprise passera chez chaque locataire afin de procéder à un traitement préventif contre les cafards et déposera des sachets de graines empoisonnées pour tuer les souris dans les vide-ordures. Chaque locataire doit prévenir les enfants qu'il ne faut pas manger ces graines, ce ne sont pas des bonbons, de plus le goût est infect.
- Debout et tais-toi. Vite ! Sinon ...
Océane gobe l'air comme une carpe hors de l'eau. La sidération est si grande qu'elle ne crie pas et ne bouge pas plus. La voix bizarre la tétanise.
- Debout ou j'te crève ! Surtout tu la fermes, on va visiter les caves.
- Ben pourquoi ?
- Ta gueule, debout !
Il approche le couteau d'un geste brusque, ce qui fait lever la fille vivement; aux petites causes, de grands effets. Sous la menace de l'arme, elle va jusqu'à la porte de l'escalier descendant vers le sous-sol et toutes les tubulures de la chaufferie, les entrailles de l'immeuble.
- Grouilles-toi ! J'suis pressé de t'donner de la joie ma grosse, tu vas voir, tu vas aimer !
Dès qu'ils ont franchi l'huis, Océane appuie sur le bouton de la minuterie par réflexe. C'est elle qui dans la famille est chargée de déposer les bouteilles dans le local des poubelles. L'être casqué la pousse vers les marches de béton qu'ils dévalent plus qu'ils ne descendent. Arrivés au sous-sol, il lui prend la main et l'entraîne vers le local technique. D'une des poches de sa cotte de travail, il sort un petit objet curieux, fait d'un fil de fer tordu en équerre et commence à forcer la serrure au moment où la minuterie s'éteint.
- Vas allumer, j'suis occupé. Docilement elle le fait et regarde son agresseur opérer. La tâche est ardue et les jurons pleuvent, trois fois la lumière s'éteint, trois fois Océane rallume sans que l'inconnu le lui demande. Il s'acharne sur la serrure sans parvenir à faire jouer le mécanisme.
- Pourquoi qu't'ouvres pas ? C'est jamais fermé. C'est là qu'ma s½ur a vient rouler des pelles à son homme.
- T'aurais pu l'dire plus tôt !
- Ben, tu l'as pas d'mandé ...
Il remet son outil dans la poche, ouvre la parte et tire la fille dans le réduit.
- Déballes-toi ma grosse, j'veux tout voir. Tes nichons et le reste !
- Ça va pas non ? Y caille menu, j'vais êt' malade et pis j'veux pas tromper Kurt.
- Tu préfères que j'te découpe ? dit-il en ressortant son couteau.
- Non !!! Ecoutes, j'm'ai jamais mis à oilpé d'vant un mec. Si tu te déshabillerais aussi, j'aurais moins la trouille.
- Ok la meuf, on fait comme ça. Mais tu fais gaffe. Il replie le cran d'arrêt puis, ostensiblement l'empoche. Océane commence à ôter son anorak tandis que le sinistre personnage saisit le zip de la fermeture à double glissière qui part de l'entrejambe à l'encolure de sa cotte. Pressé de montrer ses atouts, il relève brusquement le curseur et pousse un hurlement digne des loups des steppes de l'Asie. La fille est terrifiée, elle va mourir, c'est certain, un cri pareil c'est inhumain, cela vient d'ailleurs, de l'au-delà peut-être, même le casque n'atténue pas le volume sonore, mais il s'enfuit, le battant tape violemment sur le mur de parpaings bruts, il disparaît dans le noir du couloir qui mène à l'escalier. Afin de ne pas risquer de fâcher l'agresseur, Océane continue de se déshabiller en espérant qu'il reviendra vite, car il fait vraiment très froid.
Le lieutenant n'est pas très en forme ce matin. Tiré du lit par la soif, il n'avait pu se rendormir. Sentir contre sa cuisse le pilou de la chemise de nuit de Germaine agaçait sa libido. Cependant, il s'était gardé d'éveiller son épouse, la pratique lui a enseigné qu'elle est d'une humeur de dogue quand on la tire des étreintes morphéennes. De plus, elle a très mauvaise haleine durant la nuit, la position couchée ne doit pas convenir à sa digestion. Le sommeil ne venant pas, il était allé regarder la télévision. Les clips de rappeurs et un reportage d'ARTE sur les ravages causés par les criquets pèlerins lui avaient sculpté une morosité dans la masse. Germaine avait oublié d'acheter du café, une fois de plus il avait du avaler un ersatz lyophilisé au goût déprimant. Donatien le savait : la journée serait mauvaise.
Le poste de police sent la chaussette surchauffée comme d'habitude. Le brigadier Piaud ronfle comme un sonneur sur la banquette de bois du violon, les rangers réglementaires traînent sur le sol, tandis que la jeune recrue Martiniquaise tient conversation au téléphone. Le reste de l'équipe, deux gaillards dissemblables, l'un grand et gros, l'autre petit et maigrichon, tapent une belote de comptoir.
- Bonjour chef ! Z'êtes tombé du lit ? L'est à peine six heures ...
Donatien grommelle une vague bonjour et s'enquiert des évènements de la nuit. Rien de particulier, tapages nocturnes, deux suicides ratés, quatre agressions, la routine.
Fêtnat, dite La Piv, l'îlienne jolie née un 14 juillet émet un "On arrive" et raccroche le combiné.
- Lieutenant Bajoyer ! Agent de deuxième classe Fêtnat Pivolot au rapport !
- Pas la peine de claquer les talons, alors qu'est-ce qu'il se passe ?
- Mon lieutenant, un appel bizarre, une femme en colère, elle parle de sa fille qui est à poil, d'un couteau, de la minuterie. Je n'ai rien compris. Une dénommée Boitard, dans la cité des roses, au 28 de la rue Lénine.
- Vous ne pouvez pas dire "nue" au lieu "d'à poil" ? Bon, vous venez avec moi, vous conduirez.
Huit minutes trente cinq secondes plus tard la Piv parque le véhicule de police au pied de l'immeuble, jaillit par la portière, fait sauter la lanière de sécurité de son étui de pistolet, dégaine l'arme, s'acagnarde dans l'angle du porche et lance :
- Allez-y Chef, j'vous couvre !
- Bordel, mais c'est pas vrai ! Vous vous prenez pour l'inspecteur Harry ou quoi ? Rangez votre quincaillerie et arrêtez de déconner nom de dieu, appelez par l'interphone, qu'on nous ouvre. Boitard, c'est ça ?
Quelques instants plus tard, Donatien enfonce le bouton de la sonnette, ce qui fait apparaître une femme de forte corpulence aux cheveux hirsutes enveloppée d'une improbable robe de chambre garnie d'une fourrure rose en authentique polyester. L'odeur de ménagerie n'incite pas à entrer mais il le font, en vaillants serviteurs de la Loi.
- Alors Madame Boitard, qu'est-ce qu'il se passe ? On va s'asseoir là et vous aller me raconter. Don sort son éternel petit calepin dans lequel il consigne les points importants de ses enquêtes.
- Ben v'la, m'sieur le commissaire, c'est rapport à ma fille Océane, qu'hier soir elle a pas rentré. Du coup, moi et son dabe on s'est un peu étonnés sur les choses d'une plombe du mat. Bon qu'on s'est dit, si ça trouverait, elle était en train d'se faire sauter par un petit nerveux. Pa'ce qu'y faut qu'vous dise, sauf vot' respect M'sieur l'commissaire, que les filles d'not'famille, ben on a plutôt le réchaud brûlant. Si j'vous dirais qu'sa s½ur, dans une tournante elle a crevé tous les mecs, elle en voulait encore qu'y pouvaient plus, pourtant, z'étaient huit. Pour ça qu'on n'avait pas les boules. Pis à cinq heures, y a Madame Sissoko qu'a sonné à la lourde avec plein de fringues dans les bras, même qu'Océane l'était derrière, à poil, juste ses baskets ! Faut vous dire qu'la négr.. euh j'veux dire, Madame Sissoko, a fait des ménages dans des bureaux, alors elle prend le train très tôt. Pis ce matin elle a descendu pour mettre des bouteilles dans le conteneur. C'est là qu'elle a trouvé ma fille qui venait de rallumer la minuterie, et qu'a r'tournait au cagibi où qu'sa frangine va se faire tirer par ses potes. Toute la nuit qu'elle a fait ça, à poil avec un froid pareil ! V'la l'affaire Monsieur le fl.. le commissaire. Alors moi j'y ai d'mandé pourquoi qu'elle avait fait ça. Alors elle m'a dit que quand qu'a rentrait du collège, y'a un fumier qui lui a sauté d'ssus avec un eustache long comme ça que c'était pas un Opinel et qu'il l'a emmenée dans les caves. Il voulait qu'elle se déshabille. Comme si qu'y aurait besoin d'un cran pour ça, non, j'vous d'mande. Pis alors, d'un seul coup y s'met à brailler et y's'tire. Ouaouane était morte de trouille, a s'a désapée et a l'a attendu. Tout comme j'vous dis.
- J'peux m'habiller maintenant ? Les policiers se tournent vers Océane qu'ils n'avaient pas entendu venir. Elle est toujours nue.
- On peut-y comprendre pourquoi qu'il l'a pas violée ? Regardez-moi ça M'sieur l'commissaire, c'est du solide, un mètre cinquante quatre et déjà soixante seize kilos. Et des seins comme ça, hein la négr.. j'veux dire M'dame l'agente, ça fait pas envie? ? Ben non, rien, y's'tire ce n½ud ! Mais j'veux qu'on va porter plainte pa'ce qu'elle a attrapé la crève.
- La Piv, occupez-vous de cette jeune fille, je descends avec Madame voir si je trouve quelque chose.
- Je mets une culotte et mon manteau, Monsieur le commissaire, dans les caves avec un bel homme comme vous, y'en a qui pourraient jaser.
Malgré une inspection minutieuse, il ne remarque rien de particulier, les monstres habituels dont les gens ne peuvent se débarrasser qu'une fois par mois, téléviseurs, réfrigérateurs, cartons de vêtements usagés. Il demande par téléphone une équipe pour prise d'empreinte sur la poignée de porte du local technique, sans guère d'espoir.
Dès l'arrivée des confrères techniciens, il embarque Océane et sa mère pour la déposition, Fêtnat a reçu ordre de ne pas mettre la sirène en marche.
Paterne avait vraiment tout prévu, la mise en scène et le timing, le matériel nécessaire, pourtant le grain de sable fatidique était venu perturber le merveilleux stratagème projeté. L'idée de ne pas mettre de slip pour être plus vite en action, n'était pas bonne. En ouvrant le zip, il s'était agrafé le prépuce dans la fermeture et la douleur puissante, insupportable, l'avait contraint à la fuite. Il mit presque une demi-heure à découper la glissière avec un cutter avant de pouvoir se libérer. Ce qui aurait du être l'objet du délit était dans un sale état. Heureusement que ses parents n'étaient pas rentrés, comment expliquer la chose ! Pour tout arranger, il n'avait même pas vu ces seins qui le hantaient, et avant de pouvoir apaiser ses tensions, il faudrait cicatriser. Le sommeil fut long à venir et il était peuplé de cisailles castratrices.
Océane retrouve le collège après le déjeuner. Paterne avait été surpris de ne pas la voir le matin. Discrètement il s'approche du groupe de filles à qui elle raconte son aventure et son passage au poste de police. Les flics, cela n'était pas au programme. L'héroïne de fait divers narre comment ce type d'au moins un mètre quatre vingt dix huit avec des mains gigantesques, tant que le sabre qu'il brandissait vers elle en paraissait tout petit, lui a expliqué qu'il était un Martien envoyé par Kurt pour lui faire l'enfant, qui devenu grand, unifiera les deux planètes en un royaume de rock très métal décadent dont l'empereur sera l'inspirateur qui vivra dans l'esprit de leur fils. Ben oui, quoi ! Un esprit, ça veut tout dire ...
- Bon, alors le mec y t'a baisée ?
- Oh l'aut', comment qu(tu causes ! Ç'a été un acte religieux. Que j'peux pas expliquer. J'sais qu'j'suis enceinte, pis en même temps, j'suis toujours vierge. Pourtant, qu'est-ce que j'ai joui ! ! !
- Wouah, l'cinéma, elle est en cloque avec son pucelage ! Pauvre conne, j'suis sure qu't'as jamais vu une bite de près !
- Même pas vrai ! Le Martien il l'avait longue comme ça ...
La sonnerie d'appels en cours met un terme au discours dont Paterne n'a rien perdu. Tout cela est riche d'enseignement. Détail cependant, il est recherché, bien qu'il ne mesure qu'un mètre soixante et un et que son appendice blessé n'a pas les dimensions avantageuses décrites par Océane.
Le soir, aussitôt arrivé chez lui, il rentre tous les éléments dans la base de données "Objectif Baise".
Le lieutenant Bajoyer pensif déplie un trombone et procède à la traque systématique des débris alimentaires qui hantent ses interstices inter-dentaires. Les trouvailles jaillissent entre ses lèvres avec un bruit de flatulence, traversent l'espace et tombent sur le linoléum usé après avoir survolé les jambes, les pieds posés sur le bureau, l'écran d'ordinateur. Cette affaire l'intrigue au plus haut point. Que c'est-il passé pour que ce viol en reste au stade de la tentative. Il sort le calepin où sont consignées ses notes d'audition et le rappel que son manteau gris sera livrable au pressing le vendredi suivant. Quelque chose lui dit que c'est le début d'une étrange histoire.