Adolescence

Depuis qu'il sait lire Paterne déteste ses parents. Qu'est-ce qui a pu faire que ces imbéciles lui donnent ce prénom ridicule. Paterne Aurélien Maurice Lenoble, authentique roturier. Aucun homme connu dans l'histoire ne s'appelle Paterne Machin, Truc ou Bidule. Ce fut un drame de savoir que c'était également un adjectif : d'une bonhomie doucereuse. Autant dire couille molle. Bien que n'ayant pas les biceps de certains garçons de sa classe, il sent en lui une puissance servie par une réussite scolaire remarquable. Cette force est dans son cerveau, il compte l'utiliser dès qu'il en aura l'occasion. Quelques années suffiront, il le sait, son destin le veut et ses rêves aussi. Malgré ses treize ans, nul ne doute que son parcours sera sans faute, qu'il fera partie de l'élite. Ses camarades traînent un peu à la sortie des cours, les commentaires bruyants sur le dernier match de foot sont la soupape de la physique ou des maths et les jeunettes gloussent en regardant les garçons de biais. Rien de cela ne l'intéresse, lui rentre seul sans s'attarder, il n'a rien à partager, son monde ne peut être que loin des préoccupations vulgaires : le foot est vulgaire, les filles sont vulgaires, ses parents sont vulgaires, tout baigne dans la vulgarité. Le souci constant est de garder ses distances sans qu'un costaud ressente son mépris. Avoir l'air un peu idiot, c'est le lot de tous les premiers de la classe qui ne veulent pas d'ennuis, c'est une des lois du collège, savoir passer entre les gouttes. Les durs à têtes vides se vengent par avance des humiliations futures.

Marcel et Ghislaine sont fiers de leur fils unique. 18 sur 20 dans presque toutes les matières ! Ils ont bien ½uvré pour la France, ce beau pays riche d'une si belle civilisation dont ils sont les dignes héritiers. La France ! Pays du vin, de Victor Hugo, de Star Académie, des concours de pets aux banquets de communions. Papa adore ces joutes et n'oublie pas de rappeler que les pets puent pour que les sourds en profitent. Ils sont parfaitement heureux bien que les voisins de palier soient trop bronzés à leur goût. Marcel Lenoble affirme sa modernité en ne disant plus les bougnoules d'en face, mais les immigrés. C'est le fruit de son dernier stage "Passeport Management" qui lui a permis de devenir sous-chef du Service Expéditions, avec de bons espoirs de finir chef avant la retraite. Marcel apprécie ces formations qui complètent son Certificat d'Études et le CAP d'employé de bureau qu'il obtint vaillamment à la deuxième tentative. L'instruction est importante, la pratique est un sommet à conquérir, il aime les défis. La vie sourit à cet homme, un plan de carrière enviable, une Golf GTI presque entièrement payée, un home cinéma en promo de chez Conso et une épouse qui s'habille mini et porte-jarretelles sans qu'il ait à le demander.
Ghislaine tient d'une main de fer le rayon "Bijouterie Fantaisie" des Maxi Galeries. Les habitués du magasin savent quand elle est présente, son parfum étant le seul a masquer les effluves de la charcuterie à la découpe. C'est une vendeuse que les clients apprécient. Monsieur Jean-Paul ne manque jamais une occasion de lui demander de venir dans son bureau pour la féliciter de l'excellente présentation de ses vitrines et le choix de ses vêtements. Afin de le remercier de ces délicates attentions, elle lui pratique souvent une gentille fellation mais sans avaler le sperme pour ne pas tromper Marcel. Ghislaine a des principes et sait s'y tenir, la fidélité en est un. Il en est un autre qui consiste à provoquer le désir des hommes sans passer à l'acte. Elle aime les regards qui cherchent le haut de ses cuisses quand elle s'assied dans le RER. Une jalouse l'avait apostrophée un matin dans les vestiaires dont elle avait oublié de fermer la porte :
- Tu trouves pas qu't'allumes un peu trop la blondasse ?
- Ta gueule vieille morue. J't'emmerde !
La réplique avait dépassé sa pensée. Sa collègue n'a que deux ans de plus qu'elle ! Mais que faire maintenant, les dialogues avec cette femme sont devenus difficiles. De plus, Monsieur Jean-Paul la félicite longuement elle aussi, et Ghislaine ne sait pas si cette garce trompe son mari.

Paterne n'a jamais aimé les vagues embrassades de sa mère. Les joues enduites de fond de teint graissent ses lunettes. Il estime à une heure par semaine le temps de nettoyage, l'eau consommée à quarante trois litres, le liquide pour la vaisselle est tenu pour négligeable. Ce produit possède une grande efficacité, le maquillage ne résiste pas, il suffit de frotter et d'essuyer avec un coin de torchon. Hormis cet inconvénient gênant, Ghislaine est supportable. Elle repasse les jeans sans faire le pli UMP qui ridiculise le fils du pharmacien, déballe les plats congelés avant de les mettre dans le micro-ondes, ce qui évite de se brûler après et surtout elle ne raconte pas sa journée de travail en rentrant. Enfin, pas souvent. Grand intérêt de plus, elle a renoncé à entrer dans sa chambre. La mygale dans sa cage de verre ne l'aime pas, elle le sait. Sans doute à cause de cette légère réticence à lui donner les cafards vivants dont la bête raffole. Les rallonges électriques rampantes, les slips déshonorés au sol, la langue d'Einstein démesurée au mur face à Marilyn Manson et l'odeur redoutable des draps fripés l'ont définitivement convaincue que cet enfant doit avoir un univers personnel que nul n'a le droit de violer. C'est son territoire.
Marcel également ne franchit plus cette porte. Il s'était trouvé gêné de surprendre son fils en train de réviser un cours de SVT sur la reproduction humaine. Paterne déposait le fruit de ses travaux pratiques sur un mouchoir. Le bon père de famille n'avait pas su comment réagir. Fallait-il lui conseiller de travailler aussi la géographie ou plutôt l'orthographe ? Avant ou après ? A la place ? Il avait simplement refermé sans rien dire, fier que Pat obtienne de bons résultats. Depuis il appelait Patounet depuis le couloir de l'appartement.

L'adolescent aménage sa tanière au gré de ses nombreuses découvertes. Son goût de la science tous azimuts l'amène à lire tout ce qui est à sa portée, au grand désespoir de son père qui dévore France Football toutes les semaines. Lui n'a aucun intérêt pour ce magazine. Comment peut-on ignorer l'importance du ballon rond pour la civilisation ? Qu'a-t-il pu faire au ciel pour mériter cela ? Bonnes notes d'accord, mais quand même ! Qui a remporté la coupe en 98 ? Et Zidane ? Bien sûr il est Arabe mais lui, il n'est pas pareil que les autres, il marque ! Mieux que Platini, ce Rital qui a trouvé le moyen de rater un penalty en coupe d'Europe.
Paterne a connu des passions diverses, pour les araignées, les serpents, les rats blancs et quelques autres. Il n'en reste que sa mygale, ses parents n'ayant jamais accepté de lui offrir ce merveilleux python réticulé vu dans une boutique du quai de la Mégisserie, au bête prétexte qu'il faudrait aussi élever des souris pour le nourrir. Le dépit fut grand. Il reverrait toujours les yeux tendres du reptile et l'appel muet à une affection réciproque auquel il n'avait pu répondre brûle encore son âme. L'état d'enfant est un sort cruel, on ne peut décider de rien, les adultes vous briment sans vergogne. Paterne a compris que la résistance est vaine. Il faut attendre, être patient, se taire dès qu'ils refusent une demande. Il a pour lui son intelligence, ils ne sont qu'eux-mêmes et de plus ne connaissent rien au rock gothique.
La dernière passion du garçon est son ordinateur. D'une machine juste performante, cadeau de sa grand-mère Raymonde-Agathe, il a fait un monstre de puissance. Barrettes de mémoires additionnelles, processeur double c½ur, carte son d'enfer, ses économies en ont fondu de moitié. Pas important, ce qui compte, c'est qu'il soit au plus haut niveau de technique. Savoir ne se satisfaire que du meilleur. Le petit c½ur bat à la vue de l'écran plat et de l'imprimante "qualité photo" qui fait aussi fonction de photocopieuse. Le très léger bruit du ventilateur est une musique. Le PC est comme un chat ronronnant, il aime son maître, attendant patiemment son retour du collège, la caresse de ses doigts graciles sur le clavier. Jamais il n'a "planté" ce qui est une preuve d'amour.
Paterne en garçon rigoureux s'est imposé des règles. Le matin, vingt pompes avant de passer dans la salle de bain où il fait couler l'eau de la douche sans y entrer, juste le bruit pour faire illusion, petit déjeuner copieux, goûter en rentrant à la maison, devoirs jusqu'au dernier, qu'il n'y en ait jamais restant à faire. Ensuite, l'univers informatique peut ouvrir ses portes, il y entre en prince flamboyant et magicien. Il rêve. Il est libre.
Pendant quelques semaines les jeux de plates-formes l'ont intéressé mais il est parvenu très rapidement au plus haut niveau et se joue facilement de tous les pièges. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Il faut autre chose, du défi, du neuf, de l'inattendu. Internet, voilà la solution ! Une ouverture sans limite sur le monde, des espaces infinis, des océans de découvertes, devenir un conquistador cybernétique. Ses parents n'ont pas accepté de lui payer un abonnement, ayant décidé d'équiper la Golf de pneus "taille basse" et de changer de Ray Ban, mais il pense avoir trouvé le moyen de les convaincre. Depuis des mois, la boite à lettres est submergée de prospectus vantant les qualités de la Vo-IP. Merveille de la technologie : le téléphone et Internet pour moins cher que le simple abonnement à France Télécom, et des chaînes de télévision comme s'il en pleuvait, avec du foot ! Sans compter le côté high-tech, ultra moderne, bref la classe, être les premiers de l'escalier B de l'immeuble HLM "Les pervenches" à vivre pleinement dans le XXI ème siècle.

Tout est pour le mieux, Paterne n'en attendait pas tant. ADSL très haut débit 20 mégas, Ghislaine et Marcel ne comprenaient pas vraiment ce que cela recouvrait, mais le gentil jeune homme qui était venu les voir à domicile leur avait expliqué qu'en dessous des 20 mégas, les amis se moquent de vous dès que avez le dos tourné. Ils ne le voulaient pas, ce qui plut à leur fils et arrangea les affaires du VRP payé à la commission. Le bonheur et l'honneur d'une famille tiennent parfois à une dépense de quatorze euros quatre vingt dix neuf. Gigi et Celou n'avaient pas pris l'option "TV Culture et Philo" qui aggravait la facture mensuelle de deux euros vingt sept centimes.

Paterne parcourt le monde virtuellement. Il est partout, en Chine, aux Amériques, en Australie, il se gave d'images, engrange des connaissances. Paysages fabuleux, animaux, sciences, tout est à lui. Il maîtrise les moyens de savoir et celui qui sait règne.

Lors du conseil de classe, les professeurs ne peuvent que constater ses résultats excellents. Cependant, ils découvrent en étudiant son cas qu'aucun parmi eux n'a de sympathie pour lui. Cet enfant est toujours silencieux, il ne manifeste jamais ses sentiments. Lisse. C'est le mot qui leur vient à l'esprit. Il glisse sur tout, absent malgré un regard perforant. Les enseignants le perçoivent comme un être froid, un self contrôle anormal à cet âge. Il a quelques fois été surpris à glisser des réponses à des camarades, cependant tous s'accordent à dire qu'il doit y trouver un intérêt puisqu'il n'a pas d'amis. On lui accorde les félicitations en lui conseillant une meilleure participation à la vie de classe. Monsieur Canut, le professeur d'éducation physique annonce qu'après les vacances, il l'incorporera dans l'équipe de foot "cadets" d'office bien qu'il n'ait pas le niveau. Il pense que c'est un très bon outil de socialisation. Quand on est tous à poil sous la douche, on devient copains et on accepte aussi les copines carrossée par Pinin Farina, ajoute-t-il finaud en regardant Madame Lambert, la conseillère principale d'éducation qui ressemble à Sophie Marceau. Le brave homme, ancien scout, pense qu'il faut donner une chance à tous sans se préoccuper des apparences et ne se méfier que des femmes qui ont des appâts rances. Monsieur Canut est plein d'humour. Le pot de fin de trimestre terminé, chacun rentre chez soi. En montant dans sa voiture, Martine Lambert pense que si elle n'était pas homosexuelle, elle se serait bien offert ce grand con de Canut. Con mais musclé. Le genre d'homme dont on dit qu'il a une tumeur au cerveau quand il a un bouton sur le gland. Pas grave, Sylvie doit l'attendre pour une dînette bio, Evian, Weightwatchers en amoureuses. Elle démarre, un clou de la petite culotte de cuir imposée par sa maîtresse la pique un peu.

Paterne constate que la loi de Moore est toujours d'actualité. Le matériel informatique double ses possibilités tous les dix-huit mois. Les logiciels deviennent de plus en plus gourmands en ressources, son matériel doit suivre. La base de données qu'il a mise en place au prix de centaines d'heures de travail, de samedis, de dimanches, stocke tant d'images, de vidéos et de musiques piratées que son disque dur rame ! Karl Lewis au 100 mètres avec une tonne sur le dos ! Un 120 gigas saturé ! Il a consommé ses derniers euros dans l'achat de compacts-disques et a gravé tant et plus, mais il télécharge encore et encore, rien ne doit se perdre. "C'est pas sorcier", "Des racines et des ailes" , tout ce qui apporte du savoir est enregistré.
Gigi et Célou ont refusé de lui acheter un deuxième disque dur, malgré les ruses et les suppliques, rien n'y a fait. Paterne a décidé qu'il trouvera lui-même la somme nécessaire.

Pendant la récréation il s'est aperçu que certains garçons s'isolaient en formation serrée, genre "tortue" des légions romaines. Les rires et les exclamations démontrant un secret des plus attrayants, il s'était inséré dans le groupe. Il s'agissait d'un petit négoce de photos pornographiques découpées dans des revues. Deux garçons annonçaient les tarifs : cinquante centimes la femme à poil; soixante dix pour les cuisses ouvertes; un euro la pénétration; un euro vingt la pipe ou la sodomie et un euro cinquante pour la pipe avec éjaculation dans la bouche. Chaque jour une trentaine d'euros changeaient de mains, aussitôt réinvestis en hachich. L'illumination !
Guillaume Barrière, le fameux informaticien sans talent, a fait fortune en utilisant à son profit les créations d'autrui. Paterne connaît parfaitement son parcours et ne rêve que d'en faire un semblable, homme le plus riche du monde étant une situation qui présente quelques avantages. Il fera commerce d'images captées sur Internet. L'imprimante fonctionnera à plein régime, elle deviendra sa planche à billets. L'étude de marché sitôt bouclée, il met au point l'approche marketing, calcule le besoin de fond de roulement et prévoit la marge. En jouant sur la qualité d'impression et la taille des photos, il prévoit un bénéfice de 27,08 %, cartouches d'encre et amortissement du matériel compris. Le plan est simple : casser les prix du marché tout en augmentant la demande. Il faut pour cela proposer du super excitant, du neuf. Son produit sera complet : des planches-contacts créées à partir de vidéos pompées sur le Net. Des romans-photos sur une seule page 21 x 29,7. Mettre la branlette à la portée de toutes les bourses ! Voila son credo. Il n'est pas peu fier du slogan.
Les petits commerçants tentent de résister au rouleau compresseur de la modernité, quelques horions tombent sur le nez de Paterne, mais la chiourme enseignante veille. Trois jours d'exclusion du collège les contraignent à une reconversion dans le racket, moins lucratif et plus risqué. Que faire, il faut bien fumer ! Le vingt et unième siècle est placé sous le sceau de l'adaptation permanente.

En cinq semaines d'activité Paterne achète son deuxième disque dur et constitue un stock de cartouches d'encre en prévision d'une demande accrue et soudaine du marché. Le flux tendu présente l'avantage de préserver les liquidités, il est un handicap dans le cas où une concurrence très réactive surgit.

# Posté le vendredi 27 janvier 2006 05:57

Modifié le samedi 28 janvier 2006 06:17

Éveil

Ghislaine ne peut retenir un hurlement. Les petits yeux aux pupilles noires verticales la terrorisent. Bien sur la bestiole n'est pas énorme, un mètre soixante, quatre-vingt peut-être, de plus elle ne bouge pas, il n'y a que cette langue fourchue qui sorte et rentre dans la gueule à une vitesse incroyable. Bien que fille d'Ève Gigi laisse tomber la Granny Smith qu'elle s'apprêtait à croquer, les serpents, elle déteste. Que les couleurs des écailles se marient merveilleusement au skaï © du canapé ne l'intéresse absolument pas, elle crie. Marcel, en slip et marcel à trou-trou, le visage bombé de mousse et rasoir à la main se précipite tel un chevalier blanc au secours de sa belle.
- Nom de Dieu de bordel de merde ! Qu'est-ce que c'est qu'ça !
- C'est Bobo, dit Paterne sortant précipitamment de sa chambre.
- Bobo ?
- Ben oui, mon boa. Vous avez pas voulu d'python, alors j'ai pris un boa.
- Un bo ... boa ?
- Ben oui !
Il glisse ses mains sous l'animal et l'emporte sous le regard de Célou, demeuré immobile, le rasoir inutilement levé. Un boa ! Un boa ! Répète-t-il. Gigi s'est tue, un peu pâle, elle contemple le rat blanc aux yeux rouges attaché par une patte à un pied du buffet. Il semble s'être calmé depuis que le serpent n'est plus là.

Marcel, en bon père de famille, soucieux de son autorité, décide qu'il convient de définir des règles que Paterne doit observer. Ni le boa, ni l'iguane qu'il a trouvé dans la salle de bain ne doivent sortir de sa chambre. Les rats servant de nourriture ne pourront plus être étouffés par le constrictor quand Maman est à la maison. Papa en a assez des crises de tétanies que les cris d'agonie des rongeurs lui provoquent. Interdiction formelle de conserver les gros vers et les chenilles destinés au lézard sur la deuxième étagère du réfrigérateur, il faudra les mettre dans le bac à légumes, tout en bas. Enfin, il exige de savoir avec quel argent son fils a pu acheter ses nouveaux amis. Paterne sent confusément que ses animaux ne sont pas très appréciés de ses parents. Il ne croit pas que révéler la nature de son petit commerce peut aider à une meilleure compréhension, aussi décide-t-il de travestir un peu la vérité : il vend des copies de ses devoirs à des copains contre rémunération, il en vend beaucoup et cher. Un bon père ne peut décemment décourager l'esprit d'entreprise de sa progéniture. Qui sait si ce garçon n'est pas destiné à une école de commerce, voire à H.E.C. ? Il est convenu que Paterne n'acceptera pas les chèques, de façon à ne pas éveiller les soupçons du fisc. Un redressement fiscal à quatorze ans fait toujours mauvais effet. Le code familial étant parfaitement défini, il ne lui reste qu'à reprendre le travail.

Depuis quelques mois Paterne est devenu spécialiste en extraction de comédons et éclatement de boutons d'acné. Ghislaine ne cesse de se plaindre des projections de pus sur les glaces de l'armoire de toilette qu'il ne nettoie pas. Le corps de l'adolescent se transforme peu à peu, des poils follets fleurissent ça et là, les membres s'allongent, la voix devient plus rauque.
Les séances de masturbations deviennent nombreuses chaque jour. Auparavant, il ne s'agissait que de menus plaisirs, uniquement centrés sur le soulagement d'une tension mécanique. Maintenant les érections sont dues à la vue des vidéos qu'il télécharge en permanence pour en imprimer les photos au kilomètre. Jamais les images des seins ou des vulves offertes des filles n'avaient provoqué cet état. Patounet a désormais les mêmes désirs que ses clients, jouir, mais plus tout seul. Il rêve de mains sur son sexe, même une seule main suffirait, de langue friponne, de bouche avaleuse et de vagin serré. Ne plus être puceau, voici le nouveau but à atteindre. Tout ce qu'il entreprend lui réussit quand il suit un plan mûrement réfléchi, il en prévoit un. Un bon.
Tout est consigné dans son logiciel de gestion de projet, nom du fichier : " Objectif baise". Soixante quinze euros sont affectés à l'opération pour acheter de la documentation et le matériel nécessaire. Après une recherche sur le site Internet de la FLAC, il résulte que "Comment draguer quand on est acnéique" serait l'ouvrage le plus adapté à son cas, l'auteur ne conseillant pas uniquement de faire le siège des plus grosses ou des plus laides, mais de s'intéresser tout autant à celles qui pratiquent le violon ou les dernières de la classe. Ces techniques très élaborées méritent les dix huit euros trente cinq que coûte le livre. Le mercredi suivant, il effectue l'achat en espérant qu'il ne s'agit pas d'un investissement à fonds perdus. A la pharmacie il investit dans un tube de Clairvisage peau grasse et un coupe-ongles porte-clefs chromé ultra perfectionné qui, non seulement coupe, nettoie, lime, mais comporte un cure-oreille. La seule chose que ne fait pas cet outil merveilleux, c'est la vaisselle.
En rubrique "préparation générale", où se consignent tous les éléments auxquels il convient de prêter attention, il inscrit :
- Lire le manuel.
- Prendre des notes pour enrichir les différentes étapes.
- Dresser la liste des cibles potentielles.
- Etablir des fiches de test.
- Créer une approche marketing pour chaque cible.
- Etablir le planning des actions.
- Penser à reprendre des notes.
- Passer à l'action.
- Analyser les causes des échecs (s'il y en a).
- Analyser les causes des réussites.

Ses cheveux sont mi-longs vaguement châtains, coupe au carré. Ce sera la première cible. Elle a coincé deux petits morceaux de coton sous les tampons de ses lunettes pour soulager le furoncle douloureux qui fleurit juste en haut de son nez. Les yeux bleus sont assez jolis, surtout le droit. Les épaules étroites contrastent avec la largeur des hanches et les fesses trop grosses. Marcel dirait qu'elle à un cul à deux places et que c'est mieux que pas de cul du tout. Les seins proéminent furieusement. A vue d'½il Paterne estime un cent, bonnets E, D au minimum. Qu'importe, c'est énorme. Très supérieur à la capacité de ses mains, et cela le fait rêver. Il regarde souvent la vidéo d'une fille de ce genre, prise en levrette par un colosse plus Sénégalais que Breton armé d'un engin de presque trente centimètres. Les seins lourds ballottent entre les bras appuyés, l'excitation totale. Le garçon prévoit ce qu'il faudra faire pour que la poitrine flotte, les coups de reins devront être violents, il doit bien peser une douzaine de kilos de moins que l'adolescente. Sans compter que la taille de son pénis atteint à peine la moitié de celui du Noir. Penser à tout, être très technique, rester calme. Il faudra qu'il cherche l'adresse d'une bonne clinique spécialisée en allongement de muscle et gonflage des testicules. Plus tard. Quand il aura une bonne mutuelle, la sécu rembourse si mal le déboursé en matière de bourses.
Pour l'instant, elle s'appelle Océane, dissimule ses senteurs marines sous des flots de parfum Impulsive, celui qui fait qu'un nain connu fleuriste vous viole dans l'ascenseur, elle rate sa moyenne de 2,96 points et joue du sousbassophone dans la fanfare de la commune. Elle a essayé le violon, mais l'épaule est trop petite. En revanche, le sousbassophone présente cet avantage pour elle que les spires du cuivre reposent sur ses hanches, rendant la bandoulière inutile. Elle est contrainte de passer un sein après l'autre pour entrer dans l'instrument et en sortir, ce qui met en évidence ses avantages. Paterne a remarqué qu'elle n'était courtisée que par un seul garçon de la classe, Mouloud Ken Dubois le VietNamien. Enfin, VietNamien, il le dit bien que tous pensent qu'il est certainement Cambodgien et sans doute métissé de Japonais. Brandon le certifie, un ½il bridé vers le haut et l'autre vers le bas, c'est métisse Cambodgien et Japonais. Ce n'est pas l'avis de Benito Adolf, le fils de Monsieur Ben Messaoud qui distribue les tracts du Fond Nazional dans les boites à lettres. Il dit qu'il est simplement mal foutu, en plus, pas Français. Paterne juge que la concurrence ne sera pas trop sévère et qu'il a toutes les chances de séduire Océane.
Cela fait neuf jours que les renseignements sur la demoiselle sont dûment consignés, classés par priorité sur la fiche d'observations retransmise au PC. Patounet pense que l'adaptation du logiciel de gestion de projet, à l'origine très basique, à sa situation, lui a permis d'inventer la BAO, Baise Assistée par Ordinateur. Il en est à la fois le créateur et le Beta-testeur , le nouveau génie promis à la richesse.
Un message d'alerte clignote en rouge sur l'écran : toutes les conditions ne sont pas remplies. Manque l'odeur. Il doit acheter un parfum adapté à ce qu'il suppose des goûts de la jeune fille. Scolopendre devrait convenir, c'est brutal comme un coup de boule et en promotion chez Gigantesque, le supermarché qui étrangle les prix à mains nues. Le bidon de deux litres pour le prix d'un, voila un bon achat, surtout si l'on tient compte de l'excellente qualité du produit. La classe entière saura en moins d'une minute qu'il est présent sans même le voir. Tout est en ordre, l'ordinateur ne signale plus d'anomalies, il ne reste qu'à opérer sur le terrain.
Océane est surprise que Paterne lui propose de la retrouver seul à seul pendant la récréation. Elle a ce garçon en horreur, trop laid, trop intelligent, trop tout ce qu'elle déteste. Son idéal masculin est Kurt Cobain, qu'il se soit suicidé n'a pas d'importance. Chaque soir elle se déshabille devant ses photos, une main agaçant le bas de son ventre, l'autre caressant une image du chanteur découpée dans Rock and Folk. Ce qui hante sa vie, c'est de décider si elle le rejoindra dans la mort avant ou après le Brevet des Collèges. Son testament est déjà rédigé sur un papier à lettre rose orné de jolies fleurs en guirlande. Elle souhaite que tous les poèmes dédiés à son idole soient posés sur son c½ur, ses compacts-disques de Nirvana serrés entre ses mains retenues par un ruban de soie noire. Les photos du groupe et du chanteur devront être brûlées pendant que son cercueil sera recouvert de terre. Sur la pierre tombale sera gravé "J'arrive mon amour". Sa petite s½ur héritera de son sousbassophone. Poison ou pendaison, ce n'est pas encore décidé.

- Tu sais Océane, j'pense beaucoup à toi. Tu veux un choco fraise ? Ouais c'est bon. Non, pas bio, bon. Ouais, j'te trouve vraiment super top comme fille. J'aimerais bien te connaître plus. Ouais, vrai, j't'assure, j'te kiffe un max. Tu veux qu'on va au parc cet aprèm ?
Y m'fait quoi ce con ? pense Océane. Elle rit pour se donner le temps de réfléchir. Elle glousse encore, vingt secondes c'était trop court pour préparer une réponse.
- Ah ouais ?
- Ben ouais.
- Ben non. J'veux pas t'vexer mais je suis amoureuse, même que j'suis veuve. Celui que j'aime, il est mort.
- Attends, c'est pas possible, t'as quatorze ans, tu peux pas être veuve !
- Si, dans ma tête. Kurt y m'aurait aimée si j'l'aurais connu.
- Kurt ?
- Cobain ...
- Attends, il s'tapait qu'des salopes.
- Même pas vrai !
- Demain j't'amène la liste. Tiens j'te propose un deal, tu fais la pouffe avec moi, on baise comme des malades, là tu serais la gonzesse qu'il aurait aimée.
De mémoire de pion, jamais on avait entendu pareil claquement de baffe. La cour bruyante de cris est devenue silencieuse d'un coup. Paterne connaît un moment de gloire dont il se passerait. Assis sur le macadam, les lunettes tordues, il entend les hurlements hystériques d'Océane. Elle ne veut pas être une pouffiasse, elle veut se garder pure pour son amour, son sentiment est profond, éternel, elle veut qu'on le sache. Paterne le sait maintenant, le comprend, lui dit que c'est beau un amour comme ça, qu'elle peut se taire, qu'il lui donnera des photos inédites de Kurt, que c'est mieux si elle se tait. Gratuites les photos, plein de photos, encore plus si elle arrête de crier.

Inutile de se voiler la face, la tentative n'est pas un succès complet. L'hypothèse de la gifle n'a pas été prise en compte. Défaut d'analyse qui n'est pas sans conséquences. Visuelles entre autres, ses lunettes sont détruites.. Par chance, il y a six mois, l'opticien a fourni deux paires pour le pris d'une comme ils le font tous. Par malchance, c'est Ghislaine qui a choisi la deuxième, plastique orange fluo et ailes de Batman noires au-dessus des verres bleus. Maman a pensé que cela faisait "jeune et marrant". Il faudra inventer une posture particulière pour justifier la monture. Facile pour un bon déconneur ou Elton John. Moins pour Paterne. Lui fera dans la provoc, les acceptions sont suffisamment nombreuses et galvaudées pour qu'une majorité considère cette attitude comme normale à son âge. Il reste cependant un enseignement de cette expérience : malgré une étude poussée du segment de marché, un certain nombre de facteurs ne sont pas entièrement maîtrisables. Les cibles peuvent avoir des réactions imprévisibles ou des parts d'inconnu demeurent et faussent les données marketing. Peut-être sont-elles nombreuses à avoir des sentiments, ce qui compliquerait fortement les choses ... mais un sentiment n'est-il pas l'expression d'un besoin ? La réussite n'appartient-elle pas à ceux qui savent le satisfaire ?
Visite au dictionnaire. Sentiment. Manière de penser, d'apprécier, il connaît. Penchant bon ou mauvais, c'est idiot, on ne réagit que pour s'adapter en fonction de ses intérêts et de la manière la plus rationnelle possible. Affection, tendresse. Le piège était là, les sentiments sont des failles dans l'esprit humain, ce qui provoque des comportements irrationnels. Archaïsmes nés au coeur du cerveau reptilien, Paterne en est certain. Il n'a pas ces faiblesses, juste une douce émotion au contact de sa mygale ou de son serpent. L'iguane est trop câlin.

"Objectif baise" devient une opération lourde. Avec toute la documentation sur les sentiments, comment les dominer, les utiliser, le budget papier/encre d'impression explose, le planning aussi. La charge de travail relève du stakhanovisme, rester en tête de classe, approvisionner ses clients pour maintenir le fonds de roulement devient épuisant. L'appel de la chair est devenu obsédant, le désir s'accroît quand l'effet se recule comme l'écrivit le dramaturge. Les séances de masturbations sont nombreuses chaque jour. Le garçon découvre la loi de Murphy sans le savoir, l'implacable loi de l'emmerdement maximum. Tout dysfonctionnement en provoque un ou plusieurs autres qui eux-mêmes en génèrent à leur tour, jusqu'à la destruction de l'entreprise. Maillon faible ou effet papillon en chaîne. Paterne décide de reprendre les choses en mains en leur faisant lâcher ce qu'elles secouent trop souvent. Si le risque tient au fait que la cible peut accepter de céder à ses avances en fonction de paramètres sentimentaux, donc irrationnels, il suffit d'éliminer le risque : la possibilité de refuser. C'est simple, clair, évident.

# Posté le vendredi 27 janvier 2006 06:08

Modifié le vendredi 27 janvier 2006 15:14

Pour vous faire patienter

Voici un texte trouvé dans une église de Baltimore en 1692. L'auteur en est inconnu, mais sa pensée traverse les siècles.

Désirs

Allez tranquillement parmi le vacarme et la hâte et souvenez-vous de la paix qui peut exister dans le silence. Sans aliénation, vivez autant que possible en bon termes avec toutes personnes. Dites doucement et clairement votre vérité et écoutez les autres, même le simple d'esprit et l'ignorant, ils ont eux aussi leur histoire.

Évitez les individus bruyants et agressifs, ils sont une vexation de l'esprit. Ne vous comparez avec personne : vous risqueriez de devenir vain ou vaniteux. Il y a toujours plus grand et plus petit que vous. Jouissez de vos projets aussi bien que de vos accomplissements. Soyez toujours intéressé à votre carrière, si modeste soit-elle, c'est une véritable possession dans les prospérités changeantes du temps.

Soyez prudents dans vos affaires, car le monde est plein de fourberies. mais ne soyez pas aveugle en ce qui concerne la vertu qui existe; plusieurs individus recherchent les grands idéaux; et partout la vie est remplie d'héroïsme. Soyez-vous même. Surtout n'affectez pas l'amitié. Non plus ne soyez cynique en amour, car il est en face de toute stérilité et de tout désenchantement aussi éternel que l'herbe. Prenez avec bonté le conseil des années en renonçant avec grâce à votre jeunesse.

Fortifiez une puissance d'esprit pour vous protéger en cas de malheur soudain. Mais ne vous chagrinez pas avec vos chimères. De nombreuses peurs naissent de la fatigue et de la solitude. Au-delà d'une discipline saine, soyez doux avec vous-même. Vous êtes un enfant de l'univers, pas moins que les arbres et les étoiles vous avez le droit d'être ici. Et qu'il vous soit clair ou non, l'univers se déroule sans doute comme il le devrait.

Soyez en paix avec Dieu, quelle que soit votre conception de lui, et quels que soient vos travaux et vos rêves, gardez dans le désarroi bruyant de la vie, la paix dans votre âme.

Avec toutes ses perfidies, ses besognes fastidieuses et ses rêves brisés, le monde est pourtant beau. Prenez attention. Tâchez d'être heureux.

J'ajouterai simplement, moi qui suis agnostique, AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES, et si nous n'y arrivons pas toujours, au moins, soyons tolérants !

# Posté le dimanche 26 février 2006 04:56

Commentaires

Surprise !

Beaucoup plus de visites que je n'aurais cru. Ados et adultes.

Pour les petit(e)s rusé(e)s qui m'envoient des commentaires sur mon mail perso, c'est bien gentil, mais ce serait mieux si tous les visiteurs pouvaient en profiter.

Bonne vie à tout le monde,

Janus

# Posté le dimanche 26 février 2006 05:05

C'est parti pour la suite !

Le troisième chapitre est en route. Après un début difficile, à cause d'un drame que vous découvrirez, qu'il était ardu de raconter tant c'est atroce (mon coeur a manqué lâcher !), j'ai repris mon souffle et les choses avancent.
Encore de la patience ...
Lisez les commentaires, ils sont super. Ce qui me fait plaisir, c'est que leurs auteurs sont de tous âges.
A bientôt, soyez heureux et riez.
Janus

# Posté le lundi 13 mars 2006 17:22